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pauvreté : aux sources de la honte

"Les sources de la honte"

un livre de Vincent de Gaulejac

Editions  Desclée de Brouwer

 (120 F).

Il y a une honte qui vient de la pauvreté, du regard méprisant des gens "bien", des humiliations subies quand on est obligé de demander de l'aide. Cette honte survient quand on n'a rien à proposer en échange de ce que l'on demande. Elle a été étudiée avec finesse par le sociologue Vincent de Gaulejac

Enfances humiliées

"Depuis son enfance, Pierre vivait à l'intérieur d'une maison en bois dans une petite ville de Normandie, avec ses parents et ses cinq frères et soeurs. Son père est ouvrier. Sa mère femme de ménage. Famille pauvre, à la limite du quart-monde.

Lorsqu'il parle de cette période, Pierre évoque principalement toutes les humiliations dues à la pauvreté de ses parents : humiliation face aux camarades de classe qui se moquaient de la "baraque" où il vivait ; humiliation à la piscine lorsqu'il refuse de se déshabiller parce que ses parents ne peuvent pas lui payer un maillot de bain, ce qu'il n'ose expliquer à ses professeurs, préférant la punition à l'aveu ; humiliation d'avoir à porter des lunettes de la sécurité sociale, qu'il s'empresse de jeter ; humiliation lorsque sa mère l'envoie à l'épicerie, dans laquelle elle a une ardoise, pour faire les courses d'alimentation, et qu'il se fait publiquement rabrouer parce qu'il ose demander une plaque de chocolat ; humiliation lorsque, à la distribution des prix, sa famille est absente parce qu'ils n'ont pas d'"habits du dimanche".

Les hontes de Claude, de Bernadette et de Pierre sont similaires. On y retrouve une dualité entre des éléments objectifs et subjectifs. A un premier niveau, ils partagent la honte de leur milieu, de leur famille, à travers les multiples détails de la vie quotidienne qui suscitent le mépris des autres et le rejet. Dans ces exemples, l'humiliation est directement produite par la pauvreté. Faute d'argent, l'enfant ne peut se procurer les objets qui lui permettraient de s'assimiler aux autres, d'être comme eux. Il est constamment renvoyé à sa différence. Non seulement cette différence l'isole, mais elle lui renvoie son manque, son infériorité économique et, en conséquence, son "inadaptation" sociale.

A un deuxième niveau, ils ont honte de leurs parents et honte d'avoir honte d'eux. Ils les voient rabaissés et humiliés. Cette vision provoque un mélange de colère, de frustration, de haine, de déception et d'impuissance... L'effondrement de l'image de l'idéal parental est toujours un choc pour un enfant, quel que soit son milieu social. Mais la pauvreté confronte très jeune à l'image négative qu'elle engendre dans le regard des autres. Les termes employés couramment sont significatifs : "minables", "cracras", "pauv'types", "bons à rien", "miséreux", "culs-terreux"... dans tous ces mots il y a un glissement entre situation sociale et qualité morale : pauvreté = saleté et nullité.

Lorsque l'enfant rencontre la haine de la pauvreté "objective", il rencontre également la haine pour ses parents qui incarnent cette pauvreté. Il est envahi de colère contre ses parents impuissants, méprisés, incapables de le protéger et qui sont responsables des multiples humiliations qu'il subit. Mais cette haine ne peut s'exprimer. Haïr ses parents, il n'y a rien de plus monstrueux. Et l'enfant a honte de ce sentiment qui l'habite. On constate un mouvement de renforcement entre la honte produite par les humiliations liées à la pauvreté, la honte de voir ses parents invalidés par les autres, la honte des sentiments de haine et de mépris vis-à-vis de ses propres parents. (...)

Violence et assistance

 L’assistance n’est pas une violence de même nature que l’exploitation économique ou la misère. Bien au contraire, l’assistance est une tentative pour gérer les effets de l’inégalité et de la pauvreté en apportant une aide à ceux qui sont démunis. Et pourtant l’assistance est souvent vécue comme une épreuve humiliante parce que l’aide est subordonnée à une série de conditions qui sont autant de “ symptômes ” de la considération sociale dont l’assisté est l’objet. Cette considération n’est pas évaluée de la même façon selon que l’on interroge les professionnels de l’assistance ou les usagers.

Un certain nombre des RMIstes que nous avons interviewés nous ont parlé de "parcours du combattant" pour évoquer l’ensemble des démarches qui sont nécessaires pour obtenir une aide. On sait pourtant que l’instauration du RMI a été justement pensée pour simplifier, accélérer et unifier les procédures, face à un système d’aide sociale dont la complexité est reconnue par tout le monde. Plus généralement les usagers expriment beaucoup d’ambivalence face à l’assistance. D’un côté, ils en reconnaissent la nécessité et valorisent le travail de ceux qui acceptent de les écouter et de s’occuper d’eux ; d’un autre côté, ils expriment une colère et une souffrance d’être obligés de se soumettre à des procédures qu’ils vivent comme inutiles, contraignantes ou dévalorisantes.

La plupart des assistés sont “ obligés ” de demander une aide. C’est pour eux une nécessité souvent liée à une question de survie. Ils sont donc contraints de se soumettre à ces procédures et d’accepter une relation dans laquelle ils se sentent dominés. L’humiliation vient d’abord de cette obligation de se soumettre, elle est entretenue par le sentiment d’être traité comme un objet et même parfois méprisé. C’est d’ailleurs plus dans le fonctionnement du système que dans la nature des relations avec les professionnels de l’assistance que le sentiment d’humiliation se développe : le fonctionnement bureaucratique et impersonnel de beaucoup de services sociaux conduit à privilégier le respect des procédures à la qualité de la relation. On le perçoit en particulier à travers trois éléments caractéristiques des systèmes d’aide : le contrôle, l’attente et le mécanisme de la porte tournante.

  Le contrôle

La plupart des services d’assistance subordonnent l’aide à des conditions préétablies. D’où une demande de justificatifs, de papiers divers pour pouvoir en bénéficier. Une fois la légitimité de la sélection établie, se déroule un processus bureaucratique qui met à distance le bénéficiaire, l’oblige à rentrer dans les normes de l’institution aidante et à se soumettre à l’ordre institutionnel. La conséquence de cette soumission objectivante et normalisante est le sentiment, partagé par les usagers, que l’aide doit se mériter, qu’elle est la contrepartie de sa bonne volonté à se soumettre, qu’il y a un prix à payer : “ Rien n’est jamais gratuit pour un pauvre. ” Simone, quarante ans, au chômage depuis cinq ans raconte dans un groupe de RMIstes : “ Vingt-cinq ans de boulot, je me retrouve au chômage et on me demande des papiers, des entretiens... J’ai ma fierté, je ne vais pas magouiller, me mettre à genoux. C’est un droit. Chaque semaine, il faut faire ça, donner un papier. Je vais à l’ANPE et je me fais engueuler... Au lieu de m’aider, on me fait des reproches...”

L'attente

“Partout où je vais, je me retrouve dans une file d’hommes en train d’attendre. Tout s’agite autour de nous, et nous sommes là, immobiles, pétrifiés, inutiles” (J.-L. Porquet, 1988). Comme si le temps de l’assisté n’avait pas d’importance. Le fait de considérer que le temps d’une personne est moins précieux que le sien, conduit à dévaloriser cette personne, à la déconsidérer. Si son temps n’a pas de prix, c’est la personne elle-même qui est en fait considérée comme “ quantité négligeable ”. Ce qui n’a pas de prix ne compte pas ! Comment alors prétendre apporter une aide, une requalification, une ré-assurance à quelqu’un dont on néglige ainsi l’existence ? La qualité de l’accueil est un bon analyseur de la considération que l’on attache aux personnes que l’on reçoit.

  La porte tournante

La résolution des problèmes est toujours différée dans le temps ou dans l’espace. Il manque toujours un papier, la réponse est toujours ailleurs : “ Revenez demain ! ”. La multiplication des papiers à présenter, des démarches à effectuer est un élément de sélection et d’adaptation au système de l’assistance. Il signifie que l’assisté doit toujours être disponible, doit toujours répondre à ce qui lui est demandé, doit montrer sa bonne volonté à s’adapter au système et en même temps il signifie que la résolution des problèmes auxquels il est confronté est toujours ailleurs, toujours différée soit dans l’espace soit dans le temps.

Il suffit, pour s’en convaincre, de faire l’inventaire des papiers exigés pour obtenir une aide médicale gratuite à un bureau d’aide sociale : carte d’identité, carte de sécurité sociale, dernière quittance de loyer, livret de famille, dernier avis d’imposition, bulletin de salaire des trois derniers mois, justificatif du dernier versement des allocations familiales, carte ANPE, relevé d’ASSEDIC, etc... En ce qui concerne les démarches, André décrivait ainsi son circuit. Il avait dû aller au bureau d’aide sociale, puis à la mairie, puis retourner au bureau d’aide sociale, puis voir le médecin, puis voir une assistante sociale, puis l’hôpital, puis revoir le médecin, puis encore le bureau d’aide sociale, puis une pharmacie, puis le médecin, puis le bureau d’aide sociale, puis la pharmacie, pour obtenir une consultation médicale et les médicaments. Pour le traitement, il lui fallait encore faire une quinzaine de démarches, ce qui nécessitait de sa part d’être particulièrement bien-portant pour pouvoir se soigner ! Ce qui signifiait aussi qu’on suspectait en permanence sa bonne foi et qu’il lui fallait constamment se justifier."  

  © jacques Bichot

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